Transpercement : Papa, je t’aime

Sculptures viscérales contre images d’Epinal : la ménagerie sous l’imagerie

À ma droite : Père et fille, une collection de photographies noir et blanc d’un autre siècle, portraits en pied d’hommes (les pères) alternant avec des portraits d’enfants (les filles).
À ma gauche : Rouge christique, une cataracte chaotique d’images en couleurs, extraites pour la plupart de sculptures de l’artiste.
À ma droite : la douceur du sépia ; le réalisme des clichés.
À ma gauche : la violence des rouges ; le naturalisme abstrait du détail, sensations physiques des enfers et des paradis terrestres.
À ma droite : une époque révolue ; des êtres embaumés dans le corset des conventions ; des personnes : pantins habillés arborant leur masque social.
À ma gauche : une actualité intemporelle ; des natures mortes prises sur le vif ; des cadavres grouillants, des cellules, des viscères, des organes… mais aussi des visions éthérées et des paysages intérieurs apaisés.
À ma droite : des apparences.
À ma gauche : des substances.
À ma droite : le réconfort, pour le visiteur, d’une identification immédiate avec les images stéréotypées d’individus posant pour une éternité toute relative, dans des attitudes et avec les attributs qui correspondent à leur rôle, à leur statut prédéfini d’adultes ou d’enfants, et même de bébés. Les pères y sont pères de famille ; les fils, filles et fils de (bonne) famille, en tout cas de quelqu’un. Tous sont, dans l’image et par l’image, ce qu’ils sont. Ce qu’ils sont, c’est-à-dire ce qu’on attend d’eux. Ce qu’on attend d’eux, c’est ce qu’ils s’imposent à eux-mêmes, c’est-à-dire ce qu’ils connaissent d’eux-mêmes. Le caractère suranné des photographies anciennes nous permet, d’une façon encore plus rassurante, de prendre une distance presque ethnologique avec nous-mêmes. Ces gens sont — ou plutôt croient être — ce qu’ils sont : l’image intériorisée d’une norme sociale : une surface, une gélatine, lourde pourtant de tout le poids de la répétition générationnelle. Or nous, au fond, que sommes-nous ? Une sensation de malaise pourrait bien se frayer un chemin dans la conscience des spectateurs : l’album de famille, anonyme de surcroît, ne ressemble-t-il pas à un herbier ou à une collection d’insectes épinglés, la fonction d’accumulation du diaporama accentuant encore l’impression de déshumanisation ?
À ma gauche : le vernis socioculturel — et ses grands airs de famille — a craqué sous l’assaut des incarnations, sous la poussée d’un monde plastique, protéiforme, multidimensionnel. Le photographe est un illusionniste qui travaillait, dans sa baraque de foire, à recouvrir de tentures décoratives toute la ménagerie du cirque réel, la face ou plutôt les entrailles cachées de la matière, de la chair et de l’esprit. Mais il a tombé le masque et avec lui a disparu le portrait. Seules traces de visages, ça et là : soit des têtes d’animaux aux gueules écorchées ; soit les figures iconiques de Jésus et de la Vierge. Ce que montrent ces images primordiales, c’est le contraire de l’image : des processus biologiques de la matière organique aux sentiments les plus inavouables, désirs latents, étouffés, réprimés ; en passant par la violence sous-jacente des rapports sociaux, familiaux, sexuels ; des émotions brutes, abstraites et des sensations concrètes : chaud, froid, sec, humide, lumineux, sombre, rouge… mais aussi des idéalisations et des aspirations métaphysiques (d’un rouge christique). Un large éventail visuel des événements physiques et psychiques inconscients.


La parenté transpercée : le père-se-ment

Nous sommes tous des fils ou des filles de quelqu’un. Et nos pères, avant d’être des pères, sont eux-mêmes des fils. Enfants originels. Pères tardifs. La condition de fils est première et inaliénable. Elle est identitaire et primordiale. Ainsi, dans l’ordre des représentations de soi, le fils vient avant le père. Quand bien même le père, par le pouvoir que lui confèrent la nature et les institutions, aurait le dernier mot, c’est le fils toujours qui a le premier. En disant « papa », l’enfant invente le père. Homme ensuite, il dira « Dieu ». Toujours en tant que fils. Parce que papa ne suffit plus, parce qu’à ses yeux le père a failli, parce qu’il découvre que son dieu premier est d’abord et avant tout, comme lui, un fils. Pour tous, la source du désenchantement, c’est d’être le fils d’un fils. Car si elle est fondamentale, la condition n’est pas fondatrice : non seulement nous ne sommes pas les créateurs de nous-mêmes, mais il s’avère que nos créateurs supposés sont eux-mêmes des créatures. Le père idéalisé se doit (nous doit ?) d’être un fondateur. Il ne peut sortir que de lui-même, et surtout pas d’un père-fils antérieur, fût-il Jupiter et sa cuisse. C’est pourquoi l’homme-enfant invente dieu, le père absolu qui s’auto-fonde, qui n’est fils de rien ni de personne. C’est aussi une des raisons qui pousse le père, sous toutes les latitudes culturelles, à tuer le fils (littéralement ou sous une forme atténuée) reportant son mouvement d’autodestruction sur sa progéniture. Entre la pureté et la violence extrême, l’amour filial est traversé plus que tout autre par la contradiction. Ni naturel, ni instinctif, il est le fruit de la civilisation et du compromis. Une paix fragile sous laquelle bouillonnent les pulsions premières, incestueuses et meurtrières : pénétrations, éventrations, déchirures… Le véritable amour — c’est là par exemple l’enseignement du Christ — consiste à faire le deuil du père en l’acceptant comme fils et à défendre le fils en s’acceptant comme tel. Tâche difficile, pour ne pas dire humainement impossible.

« Papa, je t’aime » lancent les fils à leurs pères, répondant ainsi à l’injonction paternelle informulée (« Aime-moi ! ») et prolongeant le christique « Père, pourquoi m’as-tu abandonné ? » Les déclarations d’amour dissimulent des récriminations, des exigences et des sommations. Car le père se dérobe à l’enfant, et d’abord au fils qu’il ne cesse d’être (en) lui-même. Par sa condition de fils, donc de père absent, aussi bien que de mortel vieillissant, il abandonne les filles et les fils à leur sort, à la solitude, à la souffrance et à la mort. « Père, pourquoi te dérobes-tu ? Je grandis et tu vieillis. Je vieillis et tu meurs. » Mais au-delà des sentiments communs d’abandon et de manque que connaissent tous les fils, la demande d’amour est surtout qualitative : Papa, disent-ils, aimons-nous de cet amour improbable, dans cet espace introuvable de l’intervalle : entre d’une part la relation dictée par les conventions et intériorisée par les deux parties (relation par définition asséchante, voire mortifère, qui au mieux confine à l’indifférence et dans le pire des cas conduit à l’infanticide et à son corollaire le parricide, en passant par toutes les violences institutionnalisées qui s’exercent principalement sur les fils et les filles : éducation, rites de passage, mutilations sexuelles, guerres dites patriotiques…) et d’autre part le rapport fusionnel instinctif que semble dicter la puissance des liens du sang.


Mise en pièces contre passages à l’acte

Dans ce « Papa, je t’aime », aucune complaisance érotique ou esthétique. Cette histoire-là, si elle est pensable, ne peut toutefois s’actualiser. Vaine, gâchée, avortée est la chair de l’enfant fantasmé que père et fille (ou mère et fils) n’auront pas ensemble. Un drap maculé de sang, drap d’une maternité imaginaire vouée à l’échec, drap des noces impossibles, mais aussi linceul du Christ, comme symbole à la fois de sublimation, de réparation, d’alliance mystique et de résurrection. Ainsi, l’embryon sacrifié de l’inceste fait place à un fruit nouveau, par une transmutation spirituelle suggérée par des visions extatiques, par des formes ectoplasmiques en devenir ou encore par l’inversion finale du couple père-fille sous les traits réunis de la Vierge-mère et du Fils de l’Homme.
Si elle évoque crûment et radicalement les fantasmes incestueux et les désirs de mort à l’œuvre dans la relation filiale, l’expérience artistique présentée ici est avant tout cathartique : tout autant mise à jour des mensonges conventionnels que repoussoir, par leur mise en scène même, à la réalisation des pulsions profondes. Bien davantage qu’une mise à nu, il s’agit d’une mise en pièces. À double sens : un dépeçage (des corps, des images) et cette mise en scène des actes, qui justement dispense de passer à l’acte.

Comment représenter par l’image photographique, par essence figée, les transformations incessantes et plurielles de la vie organique et psychique ? Après les maints détours d’une œuvre elle-même en mouvement (vivante, en somme) la réponse de l’artiste est on ne peut plus photographique. C’est la lumière. La lumière et les liens « charnels » (épousailles symboliques et physiques) qu’elle tisse en toute sensualité avec la matière : ô couleurs, ô textures, ô contrastes !